Césure — Mehdi Hachid

Installation multimédia · 18 avril 2026

Césure

Ce qui se fissure n'est pas ce qui s'effondre,
c'est ce qui laisse passer la lumière.

Le Chant du Fragile · Instituto Cervantes · Alger · Mehdi Hachid

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Note d'intention

Et si la fragilité n'était pas ce qui menace l'édifice, mais ce qui le fonde ?

En poésie, la césure est la coupe au milieu du vers. Pas une cassure : une respiration. Le point exact où le vers tient parce qu'il accepte de s'interrompre. J'ai nommé cette installation Césure parce qu'elle repose sur le même principe : ce qui se fissure n'est pas ce qui s'effondre, c'est ce qui laisse passer la lumière.

Dans la nef de l'Institut Cervantes d'Alger, des supports sont suspendus — pas des voiles, ni des rideaux, plutôt des surfaces qui résistent juste assez à la lumière pour lui donner une forme. Les textes des poètes y sont projetés par vidéo-mapping : ils apparaissent, traversent la matière, se déforment selon l'endroit où on se tient, et disparaissent. Rien n'est fixé. Le mot n'existe que le temps qu'on le regarde, depuis là où on se trouve.

Le public ne s'assoit pas. Il entre dans l'espace, il déambule, il se déplace pendant les 35 minutes que dure la performance. L'œuvre n'a pas de face. Elle n'a pas de bonne place. Elle se recompose à chaque pas.

À ces voix présentes se mêlent des voix que l'espace diffuse sans les annoncer. Elles viennent des murs, du plafond, d'un angle qu'on ne regarde pas. Ce sont des voix d'archive, aussi des enregistrements que j'ai réalisés, assemblés et composés en une boucle de 35 minutes conçue pour ce lieu précis. Elle ne souligne pas les lectures. Elle les précède, les enveloppe, leur survit.

Il y a un décalage volontaire dans tout cela. Entre ce qu'on voit et ce qu'on entend. Entre qui parle et d'où vient la parole. Entre la langue qu'on comprend et celle qu'on traverse sans la saisir. Ce décalage n'est pas un défaut du dispositif. C'est sa condition.

La fragilité ici n'est pas un thème. C'est la matière même de ce qu'on construit : tout est transparent, tout peut disparaître, et c'est précisément pour ça que ça tient.

— Mehdi Hachid, conception & mise en scène

Césure — installation au Cervantes

Voilage ignifugé suspendu aux arcs gothiques · Vidéo-mapping · Son spatial · 9 scènes déclenchement manuel

Aperçu de l'installation

Structure en cinq mouvements

Les poèmes

Mouvement I

L'écriture dans le vide

🇷🇴 Roumanie

Nichita Stănescu

Emoție de toamnă · Émotion d'automne

Biographie

Nichita Stănescu (1933–1983), né à Ploiești d'un père roumain et d'une mère russe, est la voix centrale de la poésie roumaine du XXe siècle. Auteur d'une vingtaine de recueils, il développe une poétique de l'être et du langage — ce qu'il appelle les « non-mots » — cherchant à saisir ce qui se trouve entre les mots et le réel. Nominé deux fois au prix Nobel (1978, 1980), il est considéré par certains comme le plus grand poète roumain depuis Eminescu. Son œuvre explore la solitude fondamentale de l'être humain.

Roumain — original

Emoţie de toamnă A venit toamna, acopera-mi inima cu ceva, cu umbra unui copac sau mai bine cu umbra ta. Mă tem că n-am să te mai văd, uneori, că or să-mi crească aripi ascuţite până la nori, că ai să te ascunzi într-un ochi străin, şi el o să se-nchidă cu o frunză de pelin. Şi-atunci mă apropii de pietre şi tac, iau cuvintele şi le-nec în mare. Şuier luna şi o răsar şi o prefac într-o dragoste mare.

Traduction française

Émotion d'automne L'automne est revenu, couvre mon cœur avec n'importe quoi, avec l'ombre d'un arbre ou mieux encore avec ton ombre à toi. J'ai peur, parfois, quand je ne te vois plus, que ne poussent en moi des ailes aiguës jusqu'aux nues, que tu n'ailles te cacher dans un œil étranger, qui puisse derrière une feuille d'armoise se fermer. Alors je me tais et je m'approche des pierres, je m'empare des mots, je les noie dans la mer. Je siffle la lune, je la fais se lever, et dans un immense amour, se métamorphoser. (Trad. Virginia Popescu & Nicole Pottier)

Mouvement II

Les corps qui résistent

🇩🇿 Algérie

Hawad

Houles des horizons

Biographie

Hawad est un poète, peintre et écrivain touareg majeur, né en 1950 dans la région de l'Aïr, au nord d'Agadez. Originaire de la confédération des Ikazkazen, il appartient au peuple nomade Kel Aïr et maîtrise le tamajaght (langue touarègue en tifinagh), le haoussa, l'arabe et le français. Son œuvre, en tifinagh comme en français, est une résistance nomade contre l'effacement.

Tifinagh — original

ⴰⵢ ⴰⵏⵉⴳ, ⵜⵉⵎⵙⵍⵉⵡⵉⵏ, ⵉⴷⴷⴰⵢⵏ, ⵜⵉⵡⵜⵉⵏ ⵏ ⵉⵎⵏⵉⴷⵏ, ⵟⵟⴰⴼⵏ ⵉⵏⵉⵟⵏ-ⵉⵏⵓ ⴹⴼⴰⵔⵏ ⵜⴰⵏⵏⴰⵢⵜ-ⵉⵏⵓ ⴰⵔ ⵍⵍⵉⴳ ⵓⵔⵉⵏ, ⵓⵔ ⴷ-ⵉⴳⵔⵉ ⵯⴳ ⵉⴱⵔⵉⴷⵏ-ⵏⵏⵖ ⴰⴱⵍⴰ ⵉⵅⵔⴱⴰⵏ, ⴷ ⵜⴰⵎⴰⵜⴰⵔⵜ ⵜⴰⴱⵔⴽⴰⵏⵜ ⵏ ⵜⴳⴰⵢⴼⵉⵜ "ⵇⴰⵇ" ⵉⴽⴽⴰⵜⵏ ⵙ ⵓⵏⴼⵓⵙ ⴷ ⵜⴰⵢⵔⵉ. ⴽⵓⵍⵍⵓ ⵡⵉⵏⵏⵖ ⵏⵖⵓⴱⴰⵏ ⴳ ⵜⵎⴷⵉⵏⵉⵏ. ⴽⵓⵍⵍⵓ ⵜⵜⴰⴳⴰⵔⵏ ⵣⵓⵏ ⴷ ⵉⵍⴼⴰⵏ ⴳ ⵜⵎⴷⵉⵏⵉⵏ. ⴽⵓⵍⵍⵓ ⵍⵍⴰⵏ ⴳ ⵡⴰⵎⴰⵏ ⵏ ⵉⴳⵓⴷⴰⵔ. ⵉⵣⵓⴳⴰⴳⵏ ⴳⴰⵏ ⴰⴹⵓ ⵉⵣⵣⵓⴳⵓⴷⵏ ⵉⴹ ⴷ ⵡⴰⵙⵙ. ⵉⴱⵔⵉⴷⵏ ⴼⵍⵏ ⵜⵜⵏ. ⴰⵎⴷⴷⴰⴽⴽⵯⵍ ⵉⵜⵔⵉ, ⵉⵙ ⵓⵔ ⵜⵍⵉⴷ ⵜⴰⵏⵏⴰⵢⵜ, ⴰⴷ ⵜⵏⴰⵢⴷ ⴷⴰⵜ ⵡⵓⴷⵎ ⵜⵉⴷⵜ ⵏ ⵡⴰⵙⵙ-ⴰ.

Traduction française

Aie errance, complaintes, houles, vertiges des horizons, mes talons se sont usés à suivre mon regard, il ne reste de nos traces que des ruines, et le signe noir — présage corbeau QAQ — battant mélancolie et nostalgie. Tous les nôtres ont chaviré dans les villes. Tous traînent comme des phacochères dans les villes. Tous pataugent dans les égouts. Les vallons sont vent vomissant nuit et jour. Les routes sont abandonnées. Camarade astre, n'auras-tu pas un regard pour voir en face la réalité d'aujourd'hui.

🇦🇹 Autriche

Georg Trakl

Grodek · 1914

Biographie

Georg Trakl (1887–1914), né à Salzbourg, est le poète expressionniste autrichien le plus puissant de son temps. Pharmacien de formation, profondément marqué par une relation fusionnelle avec sa sœur Margarethe, il développe une œuvre hantée par la culpabilité, la décomposition et la mort. Ses recueils Gedichte (1913) et Sebastian im Traum (1915) révèlent une langue d'une beauté douloureuse. Envoyé comme pharmacien militaire sur le front de Galicie en 1914, il assiste impuissant au massacre de la bataille de Grodek. Il meurt d'une overdose de cocaïne à 27 ans. Son influence sur la littérature de langue allemande est immense (Heidegger, Celan, Handke).

Allemand — original

Grodek Am Abend tönen die herbstlichen Wälder Von tödlichen Waffen, die goldnen Ebenen Und blauen Seen, darüber die Sonne Düstrer hinrollt; umfängt die Nacht Sterbende Krieger, die wilde Klage Ihrer zerbrochenen Münder. Doch stille sammelt im Weidengrund Rotes Gewölk, darin ein zürnender Gott wohnt Das vergoßne Blut sich, mondne Kühle; Alle Straßen münden in schwarze Verwesung. Unter goldnem Gezweig der Nacht und Sternen Es schwankt der Schwester Schatten durch den schweigenden Hain, Zu grüßen die Geister der Helden, die blutenden Häupter; Und leise tönen im Rohr die dunklen Flöten des Herbstes. O stolzere Trauer! ihr ehernen Altäre Die heiße Flamme des Geistes nährt heute ein gewaltiger Schmerz, Die ungebornen Enkel. (Dernier poème, octobre 1914)

Traduction française

Grodek Le soir, les forêts automnales résonnent D'armes de mort, les lacs bleus Et là-bas les plaines d'or sur lesquelles roule Un morne soleil ; la nuit étreint Des guerriers agonisants, la sauvage clameur De leurs bouches fracassées. Pourtant sans bruit conflue au creux des saules, Nuages rouges où vit un dieu en courroux, Le sang versé, froid lunaire ; Toutes les voies débouchent dans une noire décomposition. Sous les frondaisons d'or de la nuit constellée S'avance en chancelant l'ombre de la sœur par le bosquet silencieux, Pour saluer l'âme des héros, leurs têtes sanglantes ; Et dans les roseaux chantent faiblement les sombres flûtes de l'automne. Ô deuil orgueilleux ! Ô vous, autels d'airain — Une immense douleur nourrit aujourd'hui l'ardente flamme de l'esprit, Nos descendants inengendrés.

🇩🇪 Allemagne

Else Lasker-Schüler

Mein blaues Klavier · Mon piano bleu · 1943

Biographie

Else Lasker-Schüler (1869–1945), née à Elberfeld, est l'une des figures les plus originales de l'expressionnisme allemand. Juive allemande, elle développe une poésie d'une intensité visionnaire, mêlant Orient imaginaire, mysticisme et amour absolu. Ses recueils Styx (1902), Der siebente Tag (1905) et Mein blaues Klavier (1943) témoignent d'une œuvre traversée par l'exil et la douleur. Fuyant le nazisme, elle s'exile en Suisse puis à Jérusalem où elle meurt en 1945. Son piano bleu — symbole de la création et de la culture brisées — est devenu l'une des images les plus fortes de la littérature du XXe siècle.

Allemand — original

Mein blaues Klavier Ich habe zu Hause ein blaues Klavier Und kenne doch keine Note. Es steht im Dunkel der Kellertür, Seitdem die Welt verrohte. Es spielen Sternenhände vier Die Mondfrau sang im Boote — Nun tanzen die Ratten im Geklirr. Zerbrochen ist die Klaviatür... Ich beweine die blaue Tote. (Écrit à Jérusalem, en exil, 1943)

Traduction française

Mon piano bleu J'ai chez moi un piano bleu Et pourtant je ne connais aucune note. Il se tient dans l'ombre de la porte de la cave, Depuis que le monde est devenu brutal. Quatre mains d'étoiles y jouent, La femme de la lune chantait dans la barque — Maintenant les rats dansent dans le cliquetis. Le clavier est brisé... Je pleure la morte bleue.

🇬🇧 Royaume-Uni

Alice Oswald

Dunt · un poème pour une rivière asséchée · 2016

Biographie

Alice Oswald (née en 1966 à Londres) est l'une des poétesses britanniques les plus importantes de sa génération. Diplômée de lettres classiques à Oxford, jardinière de métier, elle développe une poésie profondément ancrée dans la nature, l'eau, le temps et les mythologies. Son recueil Dart (2002), poème-fleuve polyphonique sur la rivière Dart dans le Devon, a remporté le T.S. Eliot Prize. Dunt, extrait de Falling Awake (2016), est un poème répétitif et hypnotique inspiré d'une figurine romaine en os — nymphe de l'eau — qui tente désespérément d'invoquer une rivière asséchée.

Anglais — original

Dunt Very small and damaged and quite dry, a Roman water nymph made of bone tries to summon a river out of limestone very eroded faded her left arm missing and both legs from the knee down a Roman water nymph made of bone tries to summon a river out of limestone exhausted utterly worn down a Roman water nymph made of bone being the last known speaker of her language she tries to summon a river out of limestone little distant sound of dry grass — try again a Roman water nymph made of bone very endangered now in a largely unintelligible monotone she tries to summon a river out of limestone little distant sound as of dry grass try again, try again, try again. (Falling Awake, Jonathan Cape, 2016)

Traduction française

Dunt Très petite, endommagée et assez sèche, une nymphe romaine de l'eau faite d'os essaie d'invoquer une rivière à partir du calcaire très érodée, décolorée, son bras gauche manquant et ses deux jambes en dessous du genou une nymphe romaine de l'eau faite d'os essaie d'invoquer une rivière à partir du calcaire épuisée, complètement usée, une nymphe romaine de l'eau faite d'os étant la dernière à parler sa langue elle essaie d'invoquer une rivière à partir du calcaire un faible bruit lointain d'herbe sèche — réessayer une nymphe romaine de l'eau faite d'os, très menacée maintenant dans un monotone largement incompréhensible elle essaie d'invoquer une rivière à partir du calcaire un petit bruit lointain comme celui de l'herbe sèche réessayer, réessayer, réessayer.

Mouvement III

Ce qui perce malgré tout

🇪🇸 Espagne

Antonio Machado

A un olmo seco · Un orme desséché · Campos de Castilla, 1912

Biographie

Antonio Machado (1875–1939) est l'une des grandes voix de la poésie espagnole moderne. Membre de la Génération de 1898, il développe une œuvre sobre, méditative et profondément humaine, traversée par les thèmes du temps, de la mémoire, du paysage et de la condition espagnole. Dans Campos de Castilla, auquel appartient « A un olmo seco », Machado donne au paysage castillan une forte portée symbolique et existentielle.

Espagnol — original

A un olmo seco Al olmo viejo, hendido por el rayo y en su mitad podrido, con las lluvias de abril y el sol de mayo algunas hojas verdes le han salido. ¡El olmo centenario en la colina que lame el Duero! Un musgo amarillento le mancha la corteza blanquecina al tronco carcomido y polvoriento. No será, cual los álamos cantores que guardan el camino y la ribera, habitado de pardos ruiseñores. Ejército de hormigas en hilera va trepando por él, y en sus entrañas urden sus telas grises las arañas. Antes que te derribe, olmo del Duero, con su hacha el leñador, y el carpintero te convierta en melena de campana, lanza de carro o yugo de carreta; antes que rojo en el hogar, mañana, ardas en alguna mísera caseta, al borde de un camino; antes que te descuaje un torbellino y tronche el soplo de las sierras blancas; antes que el río hasta la mar te empuje por valles y barrancas, olmo, quiero anotar en mi cartera la gracia de tu rama verdecida. Mi corazón espera también, hacia la luz y hacia la vida, otro milagro de la primavera.

Traduction française

Un orme desséché Sur le vieil orme, fendu par la foudre, pourri en son milieu, avec les pluies d'avril et le soleil de mai, ont poussé quelques feuilles vertes. L'orme centenaire sur la colline que baigne le Douro ! Une mousse jaunâtre salit l'écorce blanchâtre du tronc vermoulu et poussiéreux. Il ne doit pas comme les peupliers chantants qui gardent le chemin et le rivage être habité de rossignols gris. Une armée de fourmis en file grimpe sur lui ; dans ses entrailles, les araignées tissent leurs toiles grises. Avant que de sa hache, orme du Douro, le bûcheron ne t'abatte, et avant que le charpentier ne te transforme en timon de chariot ou en joug de charrette, avant que tu ne brûles tout rouge demain dans l'âtre d'une misérable chaumière sur le bord du chemin ; avant que la tempête ne te déracine, que ne te brise le souffle des sierras blanches, et avant que le fleuve à la mer ne t'emporte par les vallées et les escarpements — orme, je veux noter sur mon carnet la grâce de ta branche reverdie. Mon cœur attend aussi, vers la lumière et vers la vie, un nouveau miracle du printemps.

🇭🇺 Hongrie

Ágnes Nemes Nagy

Fák · Les arbres

Biographie

Ágnes Nemes Nagy (1922–1991) est la plus grande poétesse hongroise du XXe siècle. Membre du courant objectiviste, elle développe une poésie d'une rigueur formelle extrême, peuplée d'images concrètes et cristallines — arbres, lumière, minéral. Ses recueils Szárazvillám (Éclair sec, 1957) et Között (Entre, 1981) sont des monuments de la littérature hongroise. Son œuvre interroge le rapport de l'être humain à la nature, au temps et à la mort — avec une économie de moyens qui confère à chaque mot une densité particulière.

Hongrois — original

Fák Tanulni kell. A téli fákat. Ahogyan talpig zúzmarásak. Mozdíthatatlan függönyök. Meg kell tanulni azt a sávot, hol a kristály már füstölög, és ködbe úszik át a fa, akár a test emlékezetbe. És a folyót a fák mögött, vadkacsa néma szárnyait, s a vakfehér, kék éjszakát, amelyben csuklyás tárgyak állnak, meg kell tanulni itt a fák kimondhatatlan tetteit.

Traduction française

Les arbres Il faut apprendre. Les arbres d'hiver. Comme ils portent leur voile de givre. Les rideaux inébranlables. Il faut apprendre cette zone où le cristal s'évapore et l'arbre se transforme en brume comme le corps en souvenir. Et le fleuve au-delà des arbres, les ailes muettes des canards sauvages, et la nuit blanc aveuglant, bleue, remplie d'objets encapuchonnés — il faut apprendre ici des arbres leurs actes ineffables. (Trad. Fanni Sütő)

🇵🇱 Pologne

Czesław Miłosz

Okno · La Fenêtre

Biographie

Czesław Miłosz (1911–2004), né en Lituanie dans une famille polonaise, est l'un des plus grands poètes et penseurs du XXe siècle. Résistant à Varsovie pendant l'Occupation, diplomate de la Pologne communiste puis dissident émigré à Paris puis Berkeley, il est l'auteur de La Pensée captive (1953) — essai majeur sur l'asservissement des intellectuels — et d'une œuvre poétique vaste et lumineuse. Prix Nobel de littérature 1980. Okno figure parmi ses textes les plus célèbres : en quelques vers, le temps d'une vie entière s'écoule entre deux regards par la même fenêtre.

Polonais — original

Okno Wyjrzałem przez okno o brzasku I zobaczyłem młodą jabłonkę Przezroczystą w jasności. A kiedy wyjrzałem znowu o brzasku Stała tam wielka jabłoń obciążona owocem. Więc dużo lat pewnie minęło Ale nic nie pamiętam co zdarzyło się we śnie

Traduction française

La Fenêtre J'ai regardé par la fenêtre à l'aube Et j'ai vu un jeune pommier Transparent dans la clarté. Et quand j'ai regardé à nouveau à l'aube Se tenait là un grand pommier chargé de fruits. Beaucoup d'années avaient donc dû passer Mais je ne me souviens de rien de ce qui s'est passé dans le rêve.

Césure

Une minute entière de silence.
Rien. Le son ne revient pas.
La lumière ne bouge pas.
La salle respire.

Mouvement IV

La nécessité de l'autre

🇸🇮 Slovénie

Ivan Minatti

Nekoga moraš imeti rad · Il faut aimer quelqu'un

Biographie

Ivan Minatti (1924–2012) est l'un des poètes slovènes les plus aimés du XXe siècle. Né à Ljubljana, il développe une poésie d'une grande sensibilité humaine, centrée sur l'amour, la solitude et le lien fragile entre les êtres. Nekoga moraš imeti rad (Il faut aimer quelqu'un) est son poème le plus célèbre : une méditation sur la nécessité de l'amour — même dirigé vers un arbre, une rivière, une pierre — comme condition fondamentale de l'existence. D'une simplicité apparente qui cache une profonde sagesse, ce poème est appris par cœur par des générations de Slovènes.

Slovène — original

Nekoga moraš imeti rad Nekoga moraš imeti rad, pa čeprav trave, reko, drevo ali kamen, nekomu moraš nasloniti roko na ramo, da se, lačna, nasiti bližine, nekomu moraš, moraš, to je kot kruh, kot požirek vode, moraš dati svoje bele oblake, svoje drzne ptice sanj, svoje plašne ptice nemoči — nekje vendar mora biti zanje gnezdo miru in nežnosti —, nekoga moraš imeti rad, pa čeprav trave, reko, drevo ali kamen ker drevesa in trave vedo za samoto — kajti koraki vselej odidejo dalje, pa čeprav se za hip ustavijo —, ker reka ve za žalost — če se le nagne nad svojo globino —, ker kamen pozna bolečino — koliko težkih nog je že šlo čez njegovo nemo srce —, nekoga moraš imeti rad, nekoga moraš imeti rad, z nekom moraš v korak, v isto sled — o trave, reka, kamen, drevo, molčeči spremljevalci samotnežev in čudakov, dobra, velika bitja, ki spregovore samo, kadar umolknejo ljudje.

Traduction française

Il faut aimer quelqu'un Il faut aimer quelqu'un, même si ce n'est que l'herbe, la rivière, un arbre ou une pierre, tu dois poser ta main sur l'épaule de quelqu'un, pour qu'elle, affamée, se rassasie de proximité, tu dois, tu dois, c'est comme du pain, comme une gorgée d'eau, tu dois donner tes nuages blancs, tes oiseaux audacieux de rêve, tes oiseaux timides de l'impuissance — il doit bien y avoir quelque part pour eux un nid de paix et de tendresse —, tu dois aimer quelqu'un, même si ce n'est que l'herbe, la rivière, l'arbre ou la pierre car les arbres et l'herbe connaissent la solitude — car les pas s'en vont toujours plus loin, même s'ils s'arrêtent un instant —, car la rivière connaît la tristesse — dès qu'elle se penche sur ses profondeurs —, car la pierre connaît la douleur — combien de pieds lourds ont déjà foulé son cœur muet —, tu dois aimer quelqu'un, il faut aimer quelqu'un, il faut marcher au pas de quelqu'un, sur la même trace — ô herbe, rivière, pierre, arbre, compagnons silencieux des solitaires et des excentriques, belles et grandes créatures qui ne parlent que lorsque les hommes se taisent.

🇵🇹 Portugal

Álvaro de Campos (hétéronyme de Fernando Pessoa)

Todas as cartas de amor são · Toutes les lettres d'amour sont

Biographie

Álvaro de Campos, hétéronyme de Fernando Pessoa (1888–1935) — ingénieur imaginaire, voix la plus moderne de Pessoa. Sensationnisme, vitalisme, introspection radicale. Pessoa, né à Lisbonne, est l'une des figures majeures de la modernité littéraire mondiale. Il crée plusieurs hétéronymes dotés de biographies, de styles et de philosophies propres, parmi lesquels Álvaro de Campos est le plus lyrique et le plus déchiré.

Portugais — original

Todas as cartas de amor são Todas as cartas de amor são Ridículas. Não seriam cartas de amor se não fossem Ridículas. Também escrevi em meu tempo cartas de amor, Como as outras, Ridículas. As cartas de amor, se há amor, Têm de ser Ridículas. Mas, afinal, Só as criaturas que nunca escreveram Cartas de amor É que são Ridículas. Quem me dera no tempo em que escrevia Sem dar por isso Cartas de amor Ridículas. A verdade é que hoje As minhas memórias Dessas cartas de amor É que são Ridículas. (Todas as palavras esdrúxulas, Como os sentimentos esdrúxulos, São naturalmente Ridículas.)

Traduction française

Toutes les lettres d'amour sont Toutes les lettres d'amour sont Ridicules. Elles ne seraient pas des lettres d'amour si elles n'étaient pas Ridicules. J'ai moi aussi écrit en mon temps des lettres d'amour, Comme les autres, Ridicules. Les lettres d'amour, si amour il y a, Se doivent d'être Ridicules. Mais, tout bien pesé, Il n'y a que les créatures qui n'ont jamais écrit De lettres d'amour À être Ridicules. Que ne suis-je à nouveau au temps où j'écrivais Sans m'en rendre compte Des lettres d'amour Ridicules. La vérité c'est qu'aujourd'hui Ce sont mes souvenirs De ces lettres d'amour-là Qui sont Ridicules. (Tous les mots en majuscules, Comme les sentiments majuscules, Sont naturellement Ridicules.)

🇳🇱 Pays-Bas

Hendrik Marsman

Herinnering aan Holland · Souvenir de Hollande · 1936

Biographie

Hendrik Marsman (1899–1940), né à Zeist, est le poète néerlandais le plus marquant de l'entre-deux-guerres. Figure du mouvement expressionniste, il développe une poésie vitale, tendue vers l'élan et la lumière. Herinnering aan Holland (1936) est son poème le plus célèbre : tableau mélancolique et précis du paysage néerlandais — rivières larges, peupliers, ciel bas — hanté par la voix de l'eau. Marsman meurt en juin 1940 lorsque le navire qui l'évacuait de France vers l'Angleterre est torpillé par un sous-marin allemand.

Néerlandais — original

Herinnering aan Holland Denkend aan Holland zie ik breede rivieren traag door oneindig laagland gaan, rijen ondenkbaar ijle populieren als hooge pluimen aan den einder staan; en in de geweldige ruimte verzonken de boerderijen verspreid door het land, boomgroepen, dorpen, geknotte torens, kerken en olmen, in een grootsch verband. De lucht hangt er laag en de zon wordt er langzaam in grijze veelkleurige dampen gesmoord, en in alle gewesten wordt de stem van het water met zijn eeuwige rampen gevreesd en gehoord. (1936 · © Uitgeverij Querido)

Traduction française

Souvenir de Hollande En pensant à la Hollande je vois de larges rivières couler lentement à travers la plaine infinie, de rangées de peupliers incroyablement élancés comme de hauts panaches se dressant à l'horizon ; et dans l'espace immense submergées, les fermes dispersées dans le pays, des bouquets d'arbres, des villages, des tours étêtées, des églises et des ormes, dans un vaste ensemble. Le ciel y est bas et le soleil y est lentement étouffé dans des vapeurs grises et multicolores, et dans toutes les régions la voix de l'eau avec ses désastres éternels est redoutée et entendue.

Mouvement V

Lumière

🇫🇷 France

Louis Aragon

J'arrive où je suis étranger · Le Roman inachevé, 1956

Biographie

Louis Aragon (1897–1982) — poète surréaliste et résistant français. Co-fondateur du mouvement surréaliste avec André Breton, puis figure majeure de la littérature engagée. Son œuvre poétique, notamment Le Roman inachevé (1956) et Les Yeux d'Elsa (1942), mêle lyrisme, engagement politique et exploration du langage. « J'arrive où je suis étranger » est une méditation sur le vieillissement, la mémoire et l'étrangeté à soi-même.

Français — original

J'arrive où je suis étranger Rien n'est précaire comme vivre Rien comme être n'est passager C'est un peu fondre pour le givre Et pour le vent être léger J'arrive où je suis étranger Un jour tu passes la frontière D'où viens-tu mais où vas-tu donc Demain qu'importe et qu'importe hier Le cœur change avec le chardon Tout est sans rime ni pardon Passe ton doigt là sur ta tempe Touche l'enfance de tes yeux Mieux vaut laisser basses les lampes La nuit plus longtemps nous va mieux C'est le grand jour qui se fait vieux Les arbres sont beaux en automne Mais l'enfant qu'est-il devenu Je me regarde et je m'étonne De ce voyageur inconnu De son visage et ses pieds nus Peu à peu tu te fais silence Mais pas assez vite pourtant Pour ne sentir ta dissemblance Et sur le toi-même d'antan Tomber la poussière du temps C'est long vieillir au bout du compte Le sable en fuit entre nos doigts C'est comme une eau froide qui monte C'est comme une honte qui croît Un cuir à crier qu'on corroie C'est long d'être un homme une chose C'est long de renoncer à tout Et sens-tu les métamorphoses Qui se font au-dedans de nous Lentement plier nos genoux Ô mer amère ô mer profonde Quelle est l'heure de tes marées Combien faut-il d'années-secondes À l'homme pour l'homme abjurer Pourquoi pourquoi ces simagrées (Le Roman inachevé, 1956)

Poème en français — pas de traduction.

🇧🇬 Bulgarie

Peyo Yavorov

ДВЕ ХУБАВИ ОЧИ · Deux beaux yeux

Biographie

Peyo Yavorov (1878–1914) est le premier grand représentant du symbolisme bulgare. Né à Chirpan sous le nom de Peyo Kracholov, il mène une double vie de poète-combattant : télégraphiste autodidacte puis membre actif de l'Organisation révolutionnaire de Macédoine. Sa poésie, d'une tension émotionnelle extrême, pose les premières questions existentielles de la littérature bulgare moderne — solitude, dédoublement, amour impossible. Ses deux grandes amours (Mina Todorova, morte de la tuberculose ; Lora Karavelova, suicidée en 1913) nourrissent une œuvre tragique. Aveuglé par une balle après avoir tenté de se suicider à son tour, il s'éteint en 1914 à 36 ans. Ses poèmes, traduits en 13 langues, ont été publiés en France aux Éditions Circé (2024).

Bulgare — original

ДВЕ ХУБАВИ ОЧИ Две хубави очи. Душата на дете в две хубави очи; — музика — лъчи Не искат и не обещават те... Душата ми се моли, дете, душата ми се моли! Страсти и неволи ще хвърлят утре върху тях булото на срам и грях. Булото на срам и грях — не ще го хвърлят върху тях страсти и неволи. Душата ми се моли, дете, душата ми се моли... Не искат и не обещават те! — Две хубави очи. Музика, лъчи в две хубави очи. Душата на дете...

Traduction française

Deux beaux yeux Deux beaux yeux. L'âme d'enfant Là, dans deux beaux yeux ; — sons et lumière Rien ne demandent-ils et ne promettent rien... Mon âme en prière Enfant, Mon âme en supplie ! Passions et malheurs Jetteront demain dessus Le voile de honte et de péchés. Ce voile de honte et de péchés — Ne le jetteront dessus Passions et malheurs. Mon âme prie, Enfant, Mon âme en supplie... Rien ne demandent-ils et ne promettent rien ! Deux beaux yeux. Sons et lumière Là, dans deux beaux yeux. L'âme d'enfant...

🇪🇸 Espagne

Federico García Lorca

Gacela de la muerte oscura · Gazelle de la mort obscure · Diván del Tamarit, 1940

Biographie

Federico García Lorca (1898–1936) est l'une des figures majeures de la littérature espagnole du XXe siècle. Poète et dramaturge, membre de la Génération de 1927, il explore les thèmes du désir, de la mort, de la solitude et du destin tragique. Son écriture puise dans le chant populaire, le flamenco et les traditions espagnoles, tout en s'ouvrant aux formes les plus novatrices de son temps. Parmi ses œuvres : Romancero gitano, Poeta en Nueva York, Noces de sang. Fusillé au début de la guerre civile espagnole en 1936, à 38 ans.

Espagnol — original

Gacela de la muerte oscura Quiero dormir el sueño de las manzanas alejarme del tumulto de los cementerios. Quiero dormir el sueño de aquel niño que quería cortarse el corazón en alta mar. No quiero que me repitan que los muertos no pierden la sangre; que la boca podrida sigue pidiendo agua. No quiero enterarme de los martirios que da la hierba, ni de la luna con boca de serpiente que trabaja antes del amanecer. Quiero dormir un rato, un rato, un minuto, un siglo; pero que todos sepan que no he muerto; que haya un establo de oro en mis labios; que soy un pequeño amigo del viento Oeste; que soy la sombra inmensa de mis lágrimas. Cúbreme por la aurora con un velo, porque me arrojará puñados de hormigas, y moja con agua dura mis zapatos para que resbale la pinza de su alacrán. Porque quiero dormir el sueño de las manzanas para aprender un llanto que me limpie de tierra; porque quiero vivir con aquel niño oscuro que quería cortarse el corazón en alta mar. (Diván del Tamarit, Losada, 1940)

Traduction française

Gazelle de la mort obscure Je veux dormir du sommeil des pommes, m'éloigner du tumulte des cimetières. Je veux dormir du sommeil de cet enfant qui voulait se trancher le cœur en haute mer. Je ne veux pas que l'on me répète que les morts ne perdent pas leur sang, que la bouche pourrie continue de demander de l'eau. Je ne veux rien savoir des martyres que donne l'herbe, ni de la lune à bouche de serpent qui travaille avant que l'aube naisse. Je veux dormir un instant, un instant, une minute, un siècle ; mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort ; qu'il y a sur mes lèvres une étable d'or ; que je suis le petit ami du vent d'Ouest ; que je suis l'ombre immense de mes larmes. Couvrez-moi d'un voile à l'aurore, car elle me lancera des poignées de fourmis, et mouille d'une eau dure mes souliers pour que glisse la pince de son scorpion. Car je veux dormir du sommeil des pommes pour apprendre un sanglot qui me nettoiera de la terre ; car je veux vivre avec cet enfant obscur qui voulait s'arracher le cœur en pleine mer.

🇮🇹 Italie

Alda Merini

Sono nata il ventuno a primavera · Je suis née le vingt-et-un au printemps

Biographie

Alda Merini (1931–2009), née à Milan le 21 mars — jour de l'équinoxe de printemps et Journée mondiale de la poésie — est l'une des voix les plus singulières de la littérature italienne. Internée à plusieurs reprises en hôpital psychiatrique entre 1965 et 1972, elle transforme la douleur et la folie en matière poétique d'une intensité rare. Son œuvre, traversée par la mystique, l'érotisme et la souffrance, comprend notamment La Terra Santa (1984) et L'altra verità. Diario di una diversa (1986). Figure emblématique de la poésie italienne du XXe siècle, redécouverte sur le tard.

Italien — original

Sono nata il ventuno a primavera Sono nata il ventuno a primavera ma non sapevo che nascere folle, aprire le zolle potesse scatenar tempesta. Così Proserpina lieve vede piovere sulle erbe, sui grossi frumenti gentili e piange sempre la sera. Forse è la sua preghiera.

Traduction française

Je suis née le vingt-et-un au printemps Je suis née le vingt-et-un au printemps mais j'ignorais qu'être née folle, que percer les mottes pouvait déchaîner la tempête. Et Prosérpine légère voit pleuvoir sur l'herbe, sur les gros blés gentils et pleure toujours le soir. C'est peut-être sa prière.

On quitte la salle comme on sort d'une forêt,
sans savoir exactement quand on y est entré.

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